Le Petit routard au Paraguay

Par Kathleen Cousineau, du groupe Paraguay

Je suis une âme fraîche qui débarque dans la ville de mon bourlingue de voyage. Je respire à grandes bouffés le diesel de ces milliers de voitures ennuagées, des odeurs s’émanant de ces arbres défonçant les pavés des trottoirs, je respire ces bâtiments qui furent un jour magnifiques, j’inspire l’air des marchés publics, des kiosques cloués aux rues, des resto-minutes où l’empanada triomphe et j’expire le souffle de cette ville : Asunción. Je porte et j’apporte les yeux d’un autre monde. Deux mois ont passé maintenant, et il reste très peu de temps à ce périple, mais ces quelques éléments auront marqué mon imaginaire.
Vous débarquez au Paraguay avec votre sac de 60 litres vous pliant en deux, votre sac à dos alourdissant votre poitrine, et une valise bourrée de vêtements quatre saisons vous déboîtant l’épaule, vous vous êtes claqués 22 heures de transport aérien et d’attentes d’insomniaque, et on vous accueille avec un sourire et une langue tirée… Tiens, tiens, on me tire la langue… Ce n’est pas la langue pointue des farceurs, mais celle qu’on tire une fraction de seconde en riant. Sauf qu’ici, elle semble s’insérer entre les dents plus qu’une seconde. Ce phénomène semble affecter plus les femmes. Ne vous inquiétez pas, il n’y a pas de double sens à cette langue! Collectivement, elles ont toutes adopté ce sourire d’espièglerie, où vous êtes certain qu’une brimade ou une taquinerie vous attend.
Je suis la seule qui l’ait vraiment remarqué. J’adore observer les moindres détails d’une surface vivante, grouillante, où fourmille de minuscules microcosmes, telle une ville où les gens vivent en osmose avec leur propre organisme. L’affluant de bus se présente comme les globules rouges qui parcourent les veines ouvertes du corps urbain. Pédale au plancher lorsqu’il n’y a aucune obstruction et freinant près du cœur congestionné de la ville! L’occlusion est interminable. Le passage ne coûtant que 2100 guaranis (environ 45¢), vous invite à partager l’autobus privé du chauffeur qui aura agrémenté son vaisseau de rideaux tricolores (thuriféraires de leurs couleurs, vive les patriotes!) aux fenêtres, affiché l’icône de son saint et diffusant la musique de son choix. Vous pénétrez chaleureusement dans une demeure. Qui plus est, tout en appréciant le vent que vous recevez sur votre visage (maintenez-le à l’extérieur si vous voulez respirer), alors que le bus est bondé de gens, vous pourrez grignoter chocolat, oranges, pommes, bananes, pain, et plus, vendus licitement à l’intérieur même des autobus par des marchands ambulants, sautant à bord de l’engin pour quelques secondes et redescendant par la porte arrière. Le trajet sera long? Relaxez, vous aurez de quoi vous sustenter!
Alors que la cacophonie règne parmi ces mastodontes barrissant au moteur à explosion, à la descente de ceux-ci, au saut gracieux à la Gene Kelly ou maniéré à la Donald O’Connor, vous retrouverez la sérénité de quelques rues transversales, cependant la tranquillité sonore est insondable. Les godelureaux, pied au mur, mains dans les poches, enlignés l’un à côté de l’autre, cigarette Marlboro au coin de la bouche, occupent leur temps de loisir à l’affèterie de reluquer les jeunes femmes; celles-ci trop occupées pour se détourner. Est-ce l’attentisme social ou un intérêt d’observation? Tout le monde se regarde.
L’aliment essentiel de ce corps urbain est sans aucun doute, le mate! Je n’ai pas à vous rappeler les vertus de cette mixture ancestrale provenant des Guaranis, car mon compañero de stage a laissé flotter sa plume près de sa noosphère créatrice et vous a exposé en quoi elle importe au Paraguay. Seulement vous rappeler ceci : tout le monde boit son mate et son tereré chaque jour et ce plusieurs fois par jour. Les vendeurs, les forcenés de la rue, les restaurateurs, les chauffeurs de taxi, les fonctionnaires, les nonchalants, les aimants, les amoureux, les marginaux, les beautés, les philanthropes, les menteurs, les savetiers, les ouvriers, le président, TOUS boivent leur mate dans la rue et nous expose leur magnifique thermos de cuir, gravé de leur nom, ou d’une phrase inspirante pour la sagesse de l’âme. Exclusivement guarani, cette tradition s’est immiscée parmi les gens de notre groupe et nous savons que nous ferons sensation à notre retour en terre natale.
Alors que l’herbe à mate est en abondance au Paraguay, faut croire que le pain est également la consommation numéro 1! L’économie lacunaire de la majorité de la population oblige les gens moins bien lotis de se nourrir de petits pains « biscuit » faméliques ou de bâtonnets secs, dits palitos. Les femmes en transportent des kilos pour quelques jours; elles déposent ces cabas de plastique, remplis de ces pains, sur leur tête, en parfait équilibre. Et ne pas oublier les vendeurs et leur mélopée propulsée par les mégaphones de leur camionnette! Ils se promènent dans les rues des quartiers habités, à 7 heures du matin, en après-midi et en soirée, afin de vendre légumes, fruits, viandes, pains et même batterie de voiture.
Tout en saluant ces gens d’un « Qué tal? », je suis submergée de bruits d’insecte; la prégnance sonore est insoutenable. Mais qu’est-ce donc? Je regarde autour de moi… Ce sont des hommes me « tsss-ant » continuellement… Bof… ça fait changement des sifflements un peu trop misogynes à mon goût. Pourtant, on constate que ce ne sont pas que les hommes qui « tsssent » les femmes, mais plutôt tout le monde qui s’interpelle subtilement ainsi. Il faut seulement faire attention de ne pas se retrouver au beau milieu d’un champ, parmi les criquets, cigales et sauterelles, en plein été, à 40oC, car nous deviendrions paranoïaques!
Bref, si vous vous sentez à l’aise avec cette nouvelle culture sud-américaine, que vous adoptez le slang de votre barrio, en l’occurrence si vous lancez un Mbaechapa à une nouvelle connaissance, ou encore, si vous tentez de capter leur accent à l’ « anglaise », on vous lèvera le pouce en signe de compréhension et ce sera le début d’un processus d’intégration interculturelle!

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