Les enfants de la rue au Sénégal: une réalité qui tue

Par Sylvie Gaumond, du groupe Sénégal

La ville de Saint-Louis est l’une des villes où l’on y retrouve le plus grand nombre de talibés[1]. Considérée comme une « teranga », qui signifie terre d’accueil, des enfants de différentes régions du Sénégal se retrouvent dans les rues de Saint-Louis. Ces talibés sont des enfants âgés de 3 à 15 ans qui ont été confiés par leurs parents à un marabout. Celui-ci les prend complètement en charge en leur apprenant le Coran et en les éduquant en fonction de ces valeurs religieuses. Comme les familles sont nombreuses et défavorisées, cela représente une grande aide et elles n’ont souvent pas d’autres choix. Le marabout est supposé leur donner un toit, de la nourriture, des soins, en plus de les éduquer. Par conséquent, le passage chez le marabout est considéré comme une sorte de rituel, une initiation pratique à la vie communautaire par l’acquisition du sens de l’humilité, de la vie ascétique et de l’endurance à toute sorte d’épreuve. En contrepartie, les marabouts reçoivent des biens matériels, des prestations de services et aussi, de l’aide potentielle de leurs élèves à leur profit, comme les travaux domestiques…  

            Malheureusement, dans les faits, la majorité de ces enfants se retrouve à la rue, à mendier afin de ramener de l’argent pour payer le marabout de ces « bons » services, soit environ 300 francs par jour (environ 75 sous canadiens). S’ils ne rapportent pas assez d’argent ou de nourriture, ils sont souvent mal traités ou battus par le marabout. Cela dit, lorsqu’ils ne sont pas en classe coranique, ces enfants travaillent pour le marabout environ 10h par jour, les privant ainsi de recevoir une éducation générale à l’école publique et donc de pouvoir lire et écrire. Par ailleurs, ils vivent le plus souvent grâce au don des restes de nourriture que des familles leur donnent et dorment où ils peuvent dans des conditions extrêmement précaire au point de vue sanitaire. Ils sont par conséquent  victimes des différentes épidémies telles que la gale, le paludisme, le choléra, et ne profitent presque jamais des différentes campagnes de vaccination. Chaque soir, je vois une dizaine de ces enfants aller se regrouper pour dormir au centre du terrain de foot juste à côté de là où j’habite… J’en croise une cinquantaine par jour en allant travailler à 10 minutes de là et en ville… Je ne les compte plus. C’est chaque fois avec un pincement au coeur que je leur dis que je n’ai rien.  Dans tous les quartiers, ils sont présents. Ils errent dans les rues nu-pieds, vêtues d’un gilet troué et traînant dans leurs mains une canne de tomates vide pour ramasser tout ce qu’ils peuvent… Uniquement dans la région de Saint-Louis, il y a 621 écoles coraniques et près de 6000 talibés recensés. Dans la rue, il y a les talibés, mais aussi des enfants de la rue qui se sont enfuis de chez eux pour des raisons de violence, le plus souvent. Ceux-ci vivent à peu près de la même manière que les talibés, mais ils sont seuls et ne vont pas à l’école du tout. C’est une problématique de plus en plus lourde qui malgré les lois et les belles paroles du gouvernement, ne s’améliore pas. Tout le monde en parle, mais personne n’agit.

            Heureusement, de plus en plus d’organismes sont mis en place à Saint-Louis et ailleurs au Sénégal pour venir en aide à ces enfants. C’est le cas entre autre de Village pilote, de Claire enfance et de l’Action éducative en milieu ouvert (AEMO) que nous avons eu la chance de visiter lors de nos journées éducatives. Village pilote nous a présenté un documentaire fort intéressant sur les enfants de la rue à Dakar. On a vu entre autre comment l’organisme travaille ; on va retrouver les enfants dans la rue, on leur donne un refuge, et  on fait de la réinsertion sociale et scolaire, le tout dans un but de stabilisation et de retour en famille si possible. On a également mis en place un projet avec le sport et c’est grâce à la formation d’une équipe de rugby que les enfants apprennent à réintégrer la société sur des règles de tolérance et d’esprit d’équipe, et qu’ils et elles retrouvent leur confiance en eux.

Pour ce qui est de Claire enfance, cet organisme a été créé en 1990 sous la tutelle de Caritas Saint-Louis, avec la volonté de mettre en place une structure d’appui et d’accompagnement pour les enfants en difficulté. Son action est dirigée en priorité vers les enfants en rupture familiale, les jeunes travailleurs et enfin les Talibés. À Claire enfance, une  fois qu’on a établi une relation de confiance avec l’enfant, un éducateur se met à l’écoute de l’enfant pour comprendre ses difficultés, ses besoins, et essaie de lui proposer des solutions. Les maisons d’écoute, au nombre de deux à Saint Louis, permettent de répondre à une partie de ces problèmes. Ce sont des lieux d’accueil pour les enfants, qui ont la possibilité d’y venir librement pour  se laver, faire leur lessive, ou recevoir des soins pour des blessures superficielles ou des maladies bénignes. Dans les cas les plus sérieux, l’association prend en charge une partie des soins d’hospitalisation, l’autre partie étant à la charge des services publics. Ces lieux, qui sont indispensables à l’action de Claire Enfance, peuvent aussi servir de support pour des actions de sensibilisation, d’alphabétisation ou encore de formation. De plus, on y conserve un registre des enfants qui viennent, permettant ainsi d’assurer un suivi.

Enfin, l’Action éducative en milieu ouvert (AEMO) a pour mission d’œuvrer pour la prévention des situations de risque et de vulnérabilité chez les enfants, la protection de l’enfance, la médiation sociale, la rééducation de jeunes en difficulté, la formation professionnelle et la réinsertion sociale. C’est un service extérieur de la Direction de l’éducation surveillée et de la protection sociale (Desps) qui relève du ministère de la Justice. L’organisme intervient auprès de publics divers, mais principalement auprès des enfants, prenant en charge les procédures judiciaires au besoin.

En conclusion, toutes ces organisations travaillent de concert dans un but commun de faire respecter les droits des enfants. Toutefois, bien que ces actions soient positives et indispensables pour les jeunes, le problème de fond persiste et des questions demeurent. Pourquoi des milliers d’enfants mendient dans les rues chaque jour au Sénégal? Pourquoi le gouvernement ne fait rien pour ces enfants ? Pourquoi l’Etat laisse-t-il ainsi des marabouts s’improviser marabout au détriment de sa population ? Si au Sénégal, la richesse, ce sont les enfants, il faudrait peut-être davantage en prendre soin en faisant respecter les lois. Bien que quelques marabouts aient été poursuivis en justice, le mal perdure, l’Etat reste silencieux et les témoins impuissants. Au Sénégal, « on a plus peur du marabout que de la politique. Les marabouts sont des porteurs de voix. Ils ont plus de pouvoir que l’autorité » explique Moussa Fall responsable du volet Talibé à Claire Enfance. Ainsi, sans volonté politique forte et concrète, cette situation restera inchangée si la création d’écoles coraniques n’est pas strictement règlementée, et la mendicité des enfants interdite.  Les enfants ont des droits, mais entre les avoir et les faire respecter, il y a encore beaucoup de chemin à faire.


[1] « Talibés » signifie enfants apprenant le coran.

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Comments
One Response to “Les enfants de la rue au Sénégal: une réalité qui tue”
  1. Abadji dit :

    Bravo pour cette article l’analyse est pertinente.
    justement je trouve aussi qu’il y a beaucoup de choses à faire dans cette belle ville qui est Saint-Louis afin de réduire voir même éradiquer la mendicité des enfants. c’est peu de dire que les rues de la ville regorgent d’enfants mendiants c’est pathétiques je salut les efforts de l’ONG Claire Enfance avec ses centres d’acceuil ou les enfants peuvent retrouver ne se reste de petits moments de bonheur. je suis si émue de les voir propre et jouer comme l’importe qu’elle enfant sans vraiment qu’ils soient vu comme "TALIBE" ou du moins ce que je pense. je préconise plus de synergie entre les nombreux acteurs de la ville pour plus de résultats contre ce fléau.

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