La porte du voyage sans retour
Par Justine Lévêque-Samoisette, du groupe Sénégal
Une porte s’ouvre sur la petite rue étroite et colorée d’un charmant petit village colonial. A l’opposé, une autre porte s’ouvre sur l’immensité de la mer, sur le voyage dit sans retour. Plantée dans l’embrasure de cette petite porte anodine, j’écoute la mer qui vient se briser contre les pierres de la façade, à quelques centimètres sous mes pieds. Je regarde au loin, je regarde cet horizon, celui-là même que des milliers, voire des millions de personnes africaines ont regardé avant d’être embarquées pour le Nouveau-Monde. Sans nom, sans famille, sans histoire.
L’île de Gorée surgit de l’océan, à quelques kilomètres au large de Dakar. Petite île où un amas de touristes et de vendeurs se retrouve quotidiennement, tandis que les résidents partent dans l’autre sens, vers le continent, pour aller travailler à Dakar et fuir les touristes.
En dehors de ses plages, hôtels, restaurants et boutiques d’artisans, de ses couleurs de lieu touristique prisé, Gorée abrite sur ses 900 mètres de long le symbole d’une histoire tragique. La plupart des maisons de l’île qui sont situées en bordure de mer seraient d’anciennes esclaveries.
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Les Signares sont des personnages remarquables de l’histoire sénégalaise. Femmes aristocrates, riches et distinguées, elles sont nées de mère sénégalaise (esclave ou pas, ce n’est pas clair) et de père européen. De leur père, elles héritent d’un statut social prestigieux. Elles se marient souvent selon la mode du pays, qui est une forme de concubinage légal qui leur permet d’avoir plusieurs maris consécutifs si elles le désirent. A travers ces mariages avec l’élite bourgeoise européenne, elles consolident avec doigté des alliances politiques et commerciales.
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Avant d’aller plus loin, un souci d’honnêteté intellectuelle m’oblige à mentionner la polémique entourant la Maison des Esclaves. Lieu de pèlerinage, certes. Mais lieu historique, ce pourrait en être une autre. Les travaux de chercheurs de l’Institut Fondamental de l’Afrique Noire seraient à l’origine d’un article dans le journal Le Monde, remettant en question le fait que la Maison des Esclaves ait réellement abrité une esclaverie. Je manque de temps et de ressources pour démêler l’histoire dans l’histoire, mais je ne pouvais faire l’économie de cette précision.
A partir de là, ce que j’écrirai, c’est notre moment à la Maison des Esclaves et ce qu’il nous a été raconté. Site historique ou pas, la Maison des Esclaves est un symbole de la traite négrière.
La maison des Esclaves de Gorée aurait été fondée au 18e siècle par Anne Pépin, célèbre Signare de l’île.
Au rez-de-chaussée, une série de cachots humides. Une pièce pour les hommes, une pour les femmes, une pour les enfants. Une autre encore pour les inaptes temporaires, c’est-à-dire les esclaves qui ne faisaient pas les 60 kg réglementaires et qu’il fallait gaver. Une pièce pour récalcitrants. Dans tous les cachots, les esclaves étaient adossé-es aux murs, chaînes au cou et aux pieds. Ils et elles n’en sortaient qu’une fois par jour pour leurs besoins. Et finalement, une pièce pour les jeunes filles, qui valaient plus cher et que les marchands européens avaient le droit de visiter… Celles qui enfantaient un métis étaient affranchies, et leurs filles formaient l’aristocratie sénégalaise. D’après notre guide, donc, les Signares pouvaient être filles d’esclave… et fonder des esclaveries…
La France, le Portugal, la Hollande, l’Espagne et l’Angleterre ont participé à la traite négrière. Les mines d’or, les plantations de coton, de café et de canne à sucre surtout nécessitaient une main d’œuvre abondante. Les populations indigènes en Amérique ayant succombé à des maladies d’outre-mer et des conditions de vie difficiles, les colonisateurs se trouvaient en panne de force de travail. Le Portugal a lancé le bal de la traite négrière, et les différentes puissances européennes se sont tour à tour imposées dans ce lucratif et inhumain commerce.
La traite négrière aura duré 300 ans, pendant lesquels des millions de personnes ont été déracinées, arrachées à leur famille, à leur terre, à leur nom, et soumises à des conditions de traversée puis des conditions de vie atroces. La traversée de l’Atlantique durait à l’époque de 6 à 12 semaines. Les esclaves étaient couché-es dans l’entrepont, maintenu-es par des chaînes dans l’inconfort, la puanteur, l’exiguïté et la maladie.
Mais il y eut des mutineries et des révoltes. En 1777, 14 femmes se sont jetées à la mer pour se soustraire à l’esclavage. En 1839, 500 esclaves réussissent à prendre possession du négrier qui les transporte. Ils sont jugés aux Etats-Unis, libérés puis ramenés en Afrique.
Sur les traces de Nelson Mandela et du Pape Jean-Paul II, nous avons été traversées par l’émotion dans ce lieu de pèlerinage et de recueillement. J’ai encore des questions plein la tête. Vous aussi sûrement. Et cette fameuse polémique me chicotte. Révisionnisme ou pas ? Je me trouve à y participer aussi, puisque je vous en parle… Mais je nous mets tous et toutes sur le coup ! Et on ne peut pas tout faire en même temps. Surtout pas ici. Je poursuivrai la réflexion une autre fois, un autre jour, quand le soleil se sera relevé.
