Les orphelins du monde

Par Jinnie Laberge, du groupe Rwanda

Premiers pas dans les rues de Kigali : je suis troublée par la vue des enfants qui m’entourent, suppliant quelques francs. Je réalise vite qu’ils sont errants, que ces rues sont leurs demeures et que leurs petits êtres y vivent, orphelin de famille et du système. Je suis choquée, mon premier réflexe est de me dire que cette société est sans cœur car il est inconcevable de laisser des enfants vivre dans ces misérables conditions. Au Québec, on prend en charge les enfants abandonnés et négligés de la sorte. Ce manque d’objectivité dont j’ai fait preuve mérite bien une mise en contexte et un effort de ma part pour me situer avec les réalités de ce pays en voie de développement. Une de nos personnes contact qui se voue à la défense des droits de la personne au Rwanda nous a référé à un homme qui a travaillé pendant plusieurs années avec les enfants de la rue, les côtoyant dans la rue et dans d’autres milieux.

Encore une fois, nous sommes reçus dans des locaux très modestes comme dans chacune des ONG que nous visitons. Les personnes qui y travaillent vivent avec des salaires très bas, qui fluctuent et deviennent du vent lors des périodes plus difficiles. Souvent ces changements surviennent avec les priorités gouvernementales. Cette même incertitude économique est la réalité des organismes communautaires au Québec. L’économie sociale ne fait pas partie des priorités. J’aurais osé croire qu’en Afrique c’était différent tandis qu’en Amérique, la logique capitaliste ne se cache pas de prioriser l’économie financière.

Pour en revenir à la question de l’itinérance, l’homme nous avertit à l’avance : il n’existe pas de statistiques et de documents écrits concernant l’ampleur de la problématique. Parce que “accepter une analyse de la situation, c’est révéler que le problème existe et qu’il n’y a pas de ressources en place pour en améliorer les conditions”. J’en conclus que l’image d’un pays est plus importante que le bien-être des habitants qui le compose. J’avais déjà fait ce constat mainte fois dans ma vie mais je ne m’habitue pas à l’entendre, j’espère toujours le voir faux très naïvement. On ne peut mettre de chiffre mais à l’œil nu, on voit que le problème est criant.

Un enfant dans la rue est exposé à bien des maux. La sous-alimentation et l’absence de nourriture sont propices pour la maladie et entraînent parfois la mort. Les jeunes dépendent de la quête ou des vols mineurs qu’ils commettent, ou d’un peu de charité par-ci et par-là pour les soulager pendant quelques secondes. Leur vulnérabilité est un appât pour les abuseurs. Ces enfants sont battus et violés sans remords car ils sont sans noms, sans papier, et donc sans droits. Sont-ils des êtres humains ou bien des bêtes errantes ? Ils sont sous scolarisé, et plusieurs d’entre eux ne sont jamais allés à l’école. Ils ont des préoccupations beaucoup plus importantes comme celle de survivre, ce qui implique de manger et de boire avant de crever. Je ne peux pas faire un portrait qui contient tous les éléments d’une analyse de cette problématique seulement en quelques lignes donc je parle de généralités. Ces êtres ont été négligés et laissés à l’abandon pour des causes multiples. Entre autre la pauvreté, l’incapacité de répondre aux besoins des enfants, la mort des parents ou bien l’handicap mental et physique, qui représente une honte pour la famille dans la culture rwandaise. D’autres vivent avec leur mère dans les poussières de la ville. Trop jeunes, elles ont accouché d’un enfant, leur famille les ont reniées, suivant les principes plutôt que le cœur. Elles se retrouvent mères de famille, sans logis, sans emploi et sans mari. Avec tous les éléments énumérés, il n’est pas étonnant que les jeunes de la rue soient grandement affectés par le VIH-SIDA. Dans le quotidien, ils pratiquent la consommation de drogues (colle, essence) et d’alcool et se prostituent pour obtenir quelques francs.

Il y a deux semaines, je demande aux personnes de ma famille ainsi qu’à certaines personnes que je connais à Musambira : “que pensez-vous des enfants de la rue ?” Un petit résumé des réponses obtenues : ils sont délinquants, ce sont des mauvais enfants, ils sont sales et mal élevés. Ces préjugés circulent dans la société et je n’ai pas encore trouvé un signe de nuance. C’est à partir de cette vision que le gouvernement base ses pratiques d’intervention. Il utilise la répression et le contrôle. D’ailleurs, il possède un centre d’accueil au Lac Kivu, qui ressemble plus à un centre de détention. Il est isolé sur une petite île, les enfants n’ont pas le droit de sortie et de visite. Ils y vivent avec ceux qu’on qualifie de délinquants, de prostitués, de déviants recueillis par les autorités policières. Un ensemble de réalités différentes et donc de besoins différents. Le seul point qu’ils ont en commun est la marginalisation et l’exclusion. Les autorités utilisent la force pour soigner ces jeunes déviants. Sinon ce sont les organisations catholiques qui prennent en charge les orphelins du Rwanda, leur offrant de la nourriture et de l’hébergement. La capacité d’accueil est restreinte et il n’y a pas d’investissements dans les suivis de réinsertion sociale. C’est la charité ou la détention pour ces quelques enfants recueillis.

Pourtant le gouvernement du Rwanda reçoit des sommes importantes d’argent d’organisations internationales pour l’enfance. Encore une fois l’argent passe dans les mains du gouvernement et ne va pas directement aux regroupements qui travaillent réellement pour la société. “Celui-ci place cet argent dans la journée mondiale de l’enfance et le remet aux premiers de classe tandis que les concernés ne fréquentent pas ces sphères”. À l’Ambassade canadienne, la dame nous disait avoir une grande confiance dans ses relations avec le gouvernement en place et c’est pourquoi l’argent lui revient maintenant directement. L’homme qui nous parle de cette réalité nous raconte : “Un jour, un jeune enfant se présente au bureau de l’UNICEF réclamant de l’aide. La dame lui dit de partir car elle ne peut rien faire pour lui”. Donc après avoir entendu cette histoire, il se rend à cet endroit et demande à la femme pourquoi elle n’a rien fait, sachant très bien que l’argent fournit par son organisation ne revient pas aux enfants. Alors, elle lui répond : “Écoutez monsieur, je travaille en coopération avec le gouvernement, alors qu’il fasse ce qu’il veut avec cet argent, moi je ne suis pas là pour le critiquer”. Il n’y a pas d’investissement dans les causes sociales : la préoccupation principale est le développement économique du pays. C’est aussi penser à long terme que de développer les êtres humains qui composent la société. Les immeubles, les routes et les structures peuvent se détruire du jour au lendemain. Le matériel se détruit en l’espace d’un temps par la main de l’homme négligé.

Selon moi, prendre conscience que la problématique existe est déjà un début solide pour mettre des actions en place. Ces enfants ont beaucoup à apprendre aux plus grands. Entre autre du fait ”qu’ils vivent ensemble, frères de la rue, sans distinction ethnique”. Ils ont de multiples talents appris en se débrouillant dans les travaux manuels, la connaissance de leur ville, les arts à partir de matériaux simples comme du bois et autres. Par eux-mêmes, ils se trouvent une voie dans la vie, qu’on les considère bonnes ou mauvaises, ils font avec ce qu’ils ont. Ils sont persévérants et surtout très résilients. Exclus de la famille dès la naissance, puis de la société, ils se retrouvent exclus de la planète puisque les autres pays ne font que très peu pour ne pas nuire à leurs relations avec le gouvernement.

Il y aurait tant à étudier sur cette problématique. Dans ce texte, je parle de mes impressions suite à mes observations, à ce que j’ai entendu et lu. La société est beaucoup plus complexe et mérite un investissement de temps. Je ne peux pas m’en tenir à ce que j’ai écrit, enfin j’en suis là. Je dois poursuivre mes réflexions.

Comments
One Response to “Les orphelins du monde”
  1. Hélène Boivin dit :

    Bonjour Jinnie. Ton texte m’a beaucoup touchée car voici une grande différence dans le volet de l’itinérance entre les pays industrialisés et les pays en voie de développement: la présence de jeunes enfants abandonnés dans la rue. J’ai l’impression que le droit international est une voie à explorer pour forcer les gouvernements de ces pays pauvres à donner un coup de main aux organismes bénévoles pour prendre en charge ces enfants de façon encadrée et convenable, pas en les plaçant en quasi détention. J’ai bien hâte de consulter vos dossiers de projets. bonne continuation.

    Hélène

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