Scènes de la vie quotidienne

Par Alexis Lamy Théberge, du groupe Rwanda

Après tout ce temps, je me rends compte que mes débordements lyriques n’ont pas vraiment éclairé vos lanternes. Que se passe-t-il ici? Il faut se rappeler que nous vivons un stage d’initiation à la coopération. Pour pouvoir coopérer, au-delà des aptitudes pratiques il faut pouvoir comprendre à qui on s’adresse. Il faut mettre de côté ce que l’on sait déjà, ou croit savoir.

Le Rwanda est une Afrique, une petite Afrique de montagnes, sans océan. Le jour se lève sur une maisonnée déjà active. Le feu est allumé, et toute la journée il sera le compagnon de toutes les tâches. On chauffe l’eau pour la douche, prise en se versant une petite bassine d’eau tiède dans une pièce au sol couvert de roches plates, qui facilitent l’écoulement de l’eau et le confort des pieds. On fait chauffer le thé au lait, consommé au déjeuner avec de petits beignets, parfois trempés dans le miel.

Ronde des salutations

Je quitte pour le travail vers 7h30. Commence la ronde des salutations, avec les gens croisés sur la route, que je les connaisse ou non. D’abord : « Vous avez passé la nuit? » « Oui » « Quelles nouvelles? » « Elles sont bonnes! ». On répond ça peu importe, puis on raconte ce qui se passe dans la famille, d’où on arrive, où on se rend. C’est comme ça toute la journée, avec variantes selon l’heure. Chaque salutation s’accompagne d’une poignée de main, tout en touchant l’avant-bras droit de la main gauche, vieille pratique visant à montrer que les interlocuteurs sont désarmés.

La route que nous empruntons doit être très ancienne. Elle suit la crête des collines, de part et d’autre se creusent des vallées. Le matin, une faible brume mousse les cantons. Les véhicules circulent toute la journée : les poids lourds, les pick-up, les VUS. Étrangement, il y a très peu de bazous. La fumée qui s’échappe est épaisse et quand je me mouche, le mouchoir est noir.

L’éclat des campagnes

Les cultures sont petites et tapissent les vallées. Rares sont les vastes plantations. Lorsque c’est le cas, elles appartiennent au gouvernement, qui utilise le fond plat et irrigué des vallées pour cultiver le maïs. Autrement, les parcelles semblent disposées de manière aléatoire : un petit carré de sorgho, quelques pousses de manioc, un avocatier, puis quelques bananiers. Certaines personnes possèdent ces parcelles, et les autres ne font que les entretenir en échange d’une portion des récoltes, en un système qui rappelle le servage.

Il n’a pas ici de grand vide canadien. On se surprend parfois à rêver d’un désert. Il y a des gens sans cesse, des huttes, des parcelles cultivées, des promeneurs. Après 4 semaines, ils ne semblent pas habitués à notre présence. Les ados, particulièrement, continuent de nous fixer, et nous suivent parfois sur la route en étant littéralement collés à nous.

En arpentant la campagne, on observe le quotidien qui se joue dans les cours, où les femmes peinent toute la journée pendant que les enfants jouent. Les femmes sont souvent aidées de « domestiques » : des membres de la famille élargie ou des voisins dont les parents sont morts ou ne peuvent subvenir à leurs besoins. Ces domestiques travaillent pratiquement sans arrêt, et sont parfois traités assez brutalement. Pour leur service, ils sont nourris et peuvent dormir sur le plancher. Ils ne sont pas nécessairement maltraités mais n’ont pas vraiment d’occasion d’améliorer leur sort, d’acquérir quelques parcelles ou d’apprendre un métier.

Romance et malchance

Je n’ai vu personne s’embrasser depuis que nous avons quitté Montréal, sauf à la télévision peut-être. Les couples son assez difficiles à reconnaître ici. Ils ne se touchent pratiquement pas, ne se démontrent pas beaucoup d’affection, en public ou à la maison. En revanche, il est habituel de voir des hommes de tous âges se tenir par la main, voire s’enlacer, en marchant ou en conversant. La même chose se produit du côté des étudiantes. La drague la plus osée que j’ai aperçue s’est jouée en pleine rue, lorsqu’un jeune adulte a attrapé le poignet d’une étudiante, et qu’il le lui a tenu tout en causant. J’ai revu cette technique à quelques reprises.

En outre, les Rwandais cultivent l’ambiguïté. Il est plutôt ardu de leur tirer les vers du nez, encore plus s’il s’agit d’amour. Les jeunes ne parlent pas beaucoup de leur fiancé. S’ils semblent assez romantiques lorsqu’ils sont plus jeunes, parlant de l’ « amour » qu’ils portent à leur douce moitié, ils peuvent également être plus pragmatiques par rapport au mariage. Il faut se marier pour avoir des enfants : on m’a déjà reprocher de ne pas en avoir, alors que j’aurais les moyens de les faire vivre. C’est en quelque sorte un devoir, et c’est aussi en ce sens que l’homosexualité peut leur paraître étrange, voire inconcevable. Ce qui ne signifie évidemment pas qu’ils soient étrangers à la luxure. Seulement, on demeure discret à ce sujet. Les amants qui ne sont pas mariés se retrouvent dans le bois ou dans les champs, la nuit. La culture du secret contribue au manque d’informations relatives à la contraception et aux MTS. Les filles-mères peuvent demeurer dans leur famille, elles ne sont pas reniées mais tout de même moquées par les voisins. Elles ont par la suite du mal à trouver un mari, et deviennent domestiques…

Le village

En arrivant à Musambira, à 3 kilomètres de chez moi, il y a toujours beaucoup d’animation : jeunes en taxi-vélos ; femmes attendant l’autobus pour la grande ville ; ouvriers de la construction sur leurs échafauds de bois ; surtout, beaucoup d’étudiants en uniformes beiges ou bleus immaculés, qui nous accueillent toujours bruyamment. L’uniforme scolaire est souvent le vêtement le plus chic qu’ils possèdent, aussi le portent-ils au moins 6 jours sur 7. Les plus vieux font de même avec les tailleurs pour les dames et le veston pour les hommes. Les souliers semblent moins importants : il est assez habituel de rencontrer un homme d’âge mur, avec veston, portant des sandales de plage en plastique fluo. On m’a aussi raconté l’histoire de cet homme pieux qui s’est présenté à l’église dans un veston bien entretenu, sous lequel pointait un t-shirt « suck my balls ». Les campagnards comprennent encore très peu l’anglais, et je ne crois pas qu’ils enseignent ça à l’école…

Comments
2 Responses to “Scènes de la vie quotidienne”
  1. Jacques dit :

    Merci Alexis, ça nous permet de mieux comprendre ton quotidien. Ça doit être assez différent d’une vie comme celle qu’on peut connaître à Montréal!! Si tu pouvais nous parler un peu plus de ton travail, ça serait vraiment intéressant. Ça m’intrigue un peu, je dois dire.

  2. Justine Lévêque-Samoisette dit :

    J’avais laissé passer ce texte. Et maintenant qu’il me prend une envie de Rwanda, soudainement, je lis tes mots et je revois tout ça, exactement comme tu le décris. Je suis comme fascinée à retardement des liens qu’on peut établir malgré toutes ces différences. Il est important de toujours prendre pour acquis qu’on ne comprend rien…
    Merci Alexis.

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