Regards sur le Réseau africain pour le développement intégré
Par le groupe de stagiaires Teranga, au Sénégal
Le RADI et l’assistance juridique
Le RADI a été créé au Sénégal en 1985 par des universitaires africains, et l’organisme œuvre à l’échelle nationale et régionale. Le bureau régional du RADI de Saint-Louis, pour lequel nous travaillons, avait d’abord et pendant 20 ans une vocation surtout juridique, axée sur les droits humains.
Le RADI avait formé divers centres d’information juridique (CIJ) dont la mission était d’accueillir les justiciables, de leur fournir de l’information sur leurs droits et de les accompagner dans leurs démarches auprès des tribunaux. Les CIJ faisaient aussi de la médiation auprès des familles des plaignant-es afin de favoriser une résolution à l’amiable des conflits pour éviter les recours aux tribunaux quand cela était possible et souhaitable. Encore aujourd’hui, il est mal perçu au Sénégal d’amener quelqu’un devant la justice.
En 2005, le RADI a élargi son champ d’action et s’est investi dans divers domaines liés au développement. Ainsi, les CIJ sont devenus des COB, des bureaux de Coordination Opérationnelle à la Base. Les COB permettent de coordonner les activités du RADI au niveau régional. Malgré cette nouvelle orientation, l’organisme continue de recevoir dans ses bureaux des personnes cherchant des conseils juridiques. Les bailleurs de fond qui finançaient les CIJ s’étant retirés du programme juridique, le RADI se retrouve avec une forte demande pour un tel service et peu ou pas de moyens pour la combler. Contribuant à celle-ci, mentionnons la gendarmerie qui réfère régulièrement des personnes dans le besoin au RADI.
Dans le cadre du stage Québec sans frontière avec Développement et Paix, Justine, Sophie et Sylvie s’appliqueront entre autres à formuler une demande de financement auprès de l’Union Européenne afin que le RADI puisse poursuivre et redynamiser le programme d’assistance juridique. Un tel financement pourrait servir à engager un ou une juriste à temps plein, à étendre les causeries sur les droits humains, à supporter financièrement les personnes les plus démunies dans leurs démarches auprès de la justice, parfois très coûteuses, et finalement à donner des formations à des groupements de femmes afin qu’elles puissent, à leur tour, multiplier les efforts du RADI.
Les principaux problèmes qui appellent la médiation ou l’intervention des agents du RADI sont les situations de divorce, de violence conjugale et les demandes de pension alimentaire. Il y a aussi de nombreux cas de disputes familiales sur des questions d’héritage et de droits fonciers ou encore des problèmes de voisinage. Ce sont surtout les femmes qui viennent chercher un appui au RADI pour ces problèmes.
Programme d’éducation conscientisante
Avec cette expérience dans le domaine de l’assistance juridique, l’équipe du RADI s’est aperçue que certains problèmes pourraient être évités si les personnes étaient mieux informées sur leurs droits. Dans les villages enclavés, certaines personnes sont réticentes à l’idée d’envoyer leurs enfants à l’école à cause de la perception négative qu’ils en ont. Il s’ensuit un problème récurrent d’analphabétisme et un manque de connaissances générales dans certaines communautés rurales.
Par ailleurs, l’importance de faire émettre un acte de naissance ou un certificat de mariage n’est pas comprise par toute la population sénégalaise. Plusieurs des personnes qui demandent assistance au RADI se retrouvent donc dans une situation délicate au niveau juridique. En effet, aux yeux de la loi, il est très problématique de divorcer sans preuve légale de la situation de mariage. Certaines femmes ont la chance de tomber sur des juges cléments, tandis que les autres se retrouvent seules à assumer la charge des enfants, sans recours pour obliger le père à verser une pension alimentaire. Il se produit la même chose si le père ne reconnaît pas la paternité de ses enfants conçus en dehors d’un mariage reconnu par la loi et qu’aucun acte de naissance n’atteste de cette paternité. De plus, sans acte de naissance, les enfants ne peuvent fréquenter l’école. Autant d’éléments qui montrent l’importance de produire des actes de naissances et des certificats de mariage.
Pour solutionner ces problèmes, le RADI a mis en place un programme d’éducation conscientisante, c’est-à-dire un projet d’alphabétisation articulé autour des droits humains. D’un côté, l’alphabétisation fonctionnelle permet aux participant-es d’apprendre le calcul, la lecture et l’écriture dans leur langue nationale, tandis que l’alphabétisation notionnelle favorise l’intégration de notions dans les domaines suivants : l’état civil, la bonne gouvernance locale, la décentralisation politique, la démocratie et le budget national et la législation sénégalaise. Ces activités se déroulent en milieu rural environ trois fois par semaine dans chaque communauté, afin de maximiser la présence des participant-es, qui sont en majorité des femmes.
De plus, le RADI s’implique dans l’organisation et l’animation de causeries. Le contexte informel et convivial favorise la discussion et la transmission des connaissances, ainsi qu’un certain changement de perception par rapport à la justice. En effet, comme nous l’avons mentionné plus haut, il est mal perçu d’y avoir recours, ce qui limite dans les faits l’accès à la justice des justiciables.
Les groupements de femmes (OCB)
Les regroupements de femmes ne sont pas nouveaux en Afrique. En effet, les femmes se rassemblent depuis longtemps au sein d’associations appelées tontines, dont l’objectif est de constituer, par des cotisations mensuelles, un fond commun disponible pour des prêts aux membres du groupe. Ces tontines permettent notamment aux femmes de financer les baptêmes et les mariages dans leur famille.
Aujourd’hui, beaucoup de groupements de femmes que nous avons rencontrés s’adonnent en plus à des activités génératrices de revenus. On les appelle des OCB, c’est-à-dire des Organismes Communautaires de Base. Le RADI offre aux groupes de femmes des formations en gestion et en administration pour leur permettre de gérer efficacement leurs revenus et leurs petites entreprises. Les femmes ont aussi accès à des formations sur la transformation des fruits et légumes, sur la teinture des tissus, sur l’aviculture, etc.
Avec les groupements de femmes, le RADI s’implique également dans la construction d’infrastructures, telles que des boutiques communautaires, des moulins à mil et des cases de santé avec équipements et médicaments. La gestion est entièrement assurée par les villages, le RADI s’assurant au préalable d’avoir dispensé les formations nécessaires à l’autonomie des bénéficiaires dans la gestion de ces infrastructures. Au niveau des cases de santé, les matrones reçoivent une formation en continu pour assurer les soins de base et les accouchements. Malgré tout, un infirmier en chef passe régulièrement dans les communautés pour dispenser les soins qui ne peuvent être donnés par les matrones.
Autonomisation de l’UGPR
Un autre projet sur lequel travaille actuellement le RADI est l’autonomisation de l’UGPR. L’UGPR est l’Union des Groupements Partenaires du RADI, autrement dit l’union des OCB au sein d’une même organisation. Le RADI avait activement participé à constituer cette union afin que les groupes de femmes avec lesquels il travaillait aient une plus grande crédibilité politique et qu’ils partagent leurs expertises. L’UGPR a un bureau national, des bureaux régionaux ainsi que des bureaux zonaux.
Le processus d’autonomisation consiste notamment à développer et renforcer la structure organisationnelle de cette union, de sorte qu’elle puisse fonctionner indépendamment du RADI. Ainsi, le RADI a d’abord octroyé diverses formations aux membres, tant au niveau administratif (leadership, comptabilité, etc.) qu’au niveau technique (transformation de fruits et légumes, teinture, etc.). Le RADI a ensuite facilité les démarches qui ont permises à l’UGPR de devenir un organisme autonome, avec une reconnaissance juridique et un statut légal propre.
Dans le cadre du stage avec Développement et Paix, Stéphanie, Jonathan et Audrey s’impliqueront dans cette démarche. Elles et il analyseront la structure organisationnelle des OCB et de l’UGPR, afin de faire des recommandations pour faciliter le processus de renforcement de l’union. À terme, les associations de femmes auront multiplié leurs projets et rompu leur dépendance envers le RADI.
Les mutuelles de crédit
Parallèlement à l’UGPR et à la structure du RADI, des mutuelles de crédit furent mises en place afin de financer les projets de l’UGPR. Il y a une mutuelle de crédit pour chaque bureau zonal, soit St-Louis, Dagana et Richard Toll pour la région dans laquelle nous travaillons. Il faut cependant préciser que le concept de mutuelle de crédit n’est pas l’apanage du RADI.
Les mutuelles de crédit reçoivent les dépôts des OCB et de particuliers désirant épargner. Ces fonds sont alors disponibles pour financer des projets de micro-crédit à court et moyen terme. L’objectif est que l’écart entre les intérêts gagnés sur les crédits accordés et ceux versés sur les fonds déposés soient suffisants pour couvrir les frais de fonctionnement et assurer une croissance des fonds propres de la mutuelle.
Les fonds propres des mutuelles proviennent de diverses sources : les parts sociales libérées, c’est-à-dire payées par les membres, les profits générés et les lignes de crédit. Ces lignes de crédit sont des prêts accordés par des ministères ou des ONG comme le RADI. Mentionnons que, contrairement aux coopératives québécoises, la responsabilité des membres de la mutuelle est illimitée.
La gouvernance des mutuelles est assurée par leurs conseils respectifs et l’administration courante est assurée par leurs comités de gestion. Il y a aussi dans chaque mutuelle un comité de crédit chargé d’étudier et d’accorder ou rejeter les demandes de crédits. Pour tous les comités, les membres sont élus parmi les groupements de femmes membres de la mutuelle.
Les femmes sénégalaises sont visiblement dynamiques. N’ayant pas accès facilement au système bancaire, elles se sont dotées de structures leur donnant accès à l’épargne et au crédit. Elles n’ont pas attendu la visite d’un Alphonse Desjardins pour se prendre en main !
Vue d’ensemble…
Voici le portait que deux semaines au sein du RADI – à rencontrer les coordonnateurs, les facilitateurs, les animatrices des causeries, les groupements de femmes et la gérante de la mutuelle – nous a permis de dresser. Chaque jour notre compréhension de l’organisme qui nous accueille est meilleure, ainsi que notre sensibilité aux enjeux vécus par les populations qui nous entourent. Chacune des stagiaires est lancée dans la réalisation d’un projet intéressant, qui alimentera, au jour le jour et autant que faire se peut, nos chroniques sur ce blog. In shallah !
